Myret Zaki : son analyse de l’économie suisse et des marchés financiers

Myret Zaki : son analyse de l’économie suisse et des marchés financiers

Quand les marchés décrochent, une question revient souvent en Suisse : faut-il s’inquiéter pour l’économie réelle, ou simplement accepter une nouvelle secousse boursière ? Myret Zaki apporte une réponse qui dérange parfois les optimistes comme les catastrophistes : il faut regarder les mécanismes, les chiffres et les intérêts en jeu, plutôt que se contenter des gros titres.

Journaliste économique, ancienne rédactrice en chef du magazine Bilan et auteure de plusieurs ouvrages consacrés à la finance, Myret Zaki s’est fait connaître par ses analyses critiques des marchés financiers, de la politique monétaire et du rôle des grandes banques centrales. Son approche repose sur une idée simple : les marchés ne sont pas toujours le reflet fidèle de l’économie. Ils peuvent aussi être dopés par le crédit, les taux d’intérêt bas et les anticipations des investisseurs.

Cette grille de lecture permet de mieux comprendre les forces et les fragilités de l’économie suisse. Elle invite également à prendre du recul face à une Bourse qui monte alors que le pouvoir d’achat stagne, ou face à des discours alarmistes qui annoncent régulièrement l’effondrement du système.

Une économie suisse solide, mais très exposée au monde extérieur

La Suisse bénéficie d’une image de stabilité. Son marché du travail reste robuste, ses institutions sont relativement prévisibles et le franc suisse joue un rôle de valeur refuge. Mais cette solidité ne signifie pas que le pays fonctionne en vase clos.

L’économie helvétique dépend fortement des exportations. L’industrie pharmaceutique, les machines, l’horlogerie, les services financiers et les technologies médicales vendent une grande partie de leur production à l’étranger. Selon les données de l’Office fédéral de la statistique et de l’Administration fédérale des douanes, le commerce extérieur représente une part considérable de l’activité économique suisse.

C’est une force lorsque la demande mondiale progresse. C’est aussi un risque lorsque les États-Unis, la Chine ou l’Union européenne ralentissent. Une entreprise suisse peut être parfaitement efficace, mais souffrir malgré tout si ses clients étrangers réduisent leurs commandes.

Myret Zaki insiste régulièrement sur cette réalité : la Suisse profite de la mondialisation, mais elle en absorbe aussi les chocs. La crise financière de 2008, la pandémie, les tensions commerciales et la guerre en Ukraine ont montré à quel point les chaînes d’approvisionnement et les marchés sont interconnectés.

Le franc complique encore la situation. Une monnaie forte réduit le prix des importations, ce qui aide les consommateurs et limite l’inflation. En revanche, elle renchérit les produits suisses vendus à l’étranger. Pour une PME industrielle qui facture en euros ou en dollars mais paie ses salaires en francs, le taux de change n’est pas un détail de comptable : il peut décider de la rentabilité d’un contrat.

Le franc suisse : bouclier et contrainte

Dans ses analyses, Myret Zaki présente souvent le franc comme un actif recherché lorsque la confiance disparaît. En période de tensions, les investisseurs internationaux se tournent vers des monnaies qu’ils jugent plus sûres. Le franc bénéficie alors de cette réputation.

Pour les ménages suisses, un franc fort possède plusieurs avantages concrets :

  • les produits importés coûtent moins cher ;
  • les voyages à l’étranger deviennent plus abordables ;
  • les entreprises peuvent acheter des matières premières ou des composants à meilleur prix ;
  • l’inflation importée est partiellement contenue.

Mais le revers existe. Les exportateurs voient leurs recettes étrangères converties en moins de francs. Les touristes internationaux peuvent aussi considérer la Suisse comme une destination trop chère. La Banque nationale suisse doit donc arbitrer entre la stabilité des prix et la compétitivité de l’économie.

La BNS ne fixe pas mécaniquement un taux de change idéal. Elle agit surtout sur les taux d’intérêt et, lorsque cela est nécessaire, sur le marché des devises. Ces interventions ont un coût et peuvent produire des effets secondaires. Une politique monétaire trop accommodante peut alimenter les prix de l’immobilier ou encourager la prise de risque. Une politique trop restrictive peut ralentir l’investissement et peser sur l’emploi.

Pourquoi les marchés financiers ne racontent pas toute l’histoire

L’un des thèmes centraux de l’analyse de Myret Zaki concerne l’écart entre l’économie réelle et les marchés financiers. La première concerne les salaires, la production, les investissements et la consommation. Les seconds évaluent surtout les bénéfices futurs attendus des entreprises et le prix auquel les investisseurs acceptent de les acheter.

Ces deux univers sont liés, mais ils ne bougent pas toujours ensemble.

Une Bourse peut progresser alors que les ménages réduisent leurs dépenses. Cela arrive notamment lorsque les investisseurs anticipent une baisse prochaine des taux d’intérêt. Les actions deviennent alors plus attractives par rapport aux obligations et les valorisations peuvent augmenter avant même que l’économie ne redémarre.

À l’inverse, une entreprise peut afficher de bons résultats tout en voyant son action chuter. Il suffit que ses perspectives soient moins bonnes que prévu. En finance, le marché ne récompense pas seulement le résultat présent : il compare ce résultat aux attentes déjà intégrées dans le prix.

Cette mécanique explique une partie des réactions qui semblent irrationnelles au quotidien. Une annonce positive peut provoquer une baisse, tandis qu’une mauvaise nouvelle peut être accueillie favorablement si elle est moins mauvaise que prévu. Le marché ressemble parfois à un examen où la note dépend moins de la performance que de la moyenne attendue par la classe.

Les taux d’intérêt, le carburant des actifs financiers

Myret Zaki accorde une place importante aux politiques des banques centrales. Depuis la crise de 2008, puis pendant la pandémie, les principales banques centrales ont utilisé des taux très bas et des programmes d’achat d’actifs pour soutenir l’économie.

Cette stratégie a évité, ou limité, certains effondrements financiers. Mais elle a également modifié le comportement des investisseurs. Lorsque les placements sûrs rapportent peu, les capitaux se dirigent davantage vers les actions, l’immobilier, le capital-investissement ou des actifs plus spéculatifs.

Le mécanisme est assez concret. Si une obligation sans risque rapporte 1 %, une action offrant un potentiel de rendement supérieur paraît intéressante, même si elle est chère. Si les taux remontent à 4 ou 5 %, l’arbitrage change. Les obligations redeviennent attractives et les valorisations des entreprises peuvent être réévaluées à la baisse.

C’est pourquoi les décisions de la Réserve fédérale américaine, de la Banque centrale européenne et de la Banque nationale suisse ont des conséquences bien au-delà de leurs frontières. Une hausse des taux aux États-Unis peut renforcer le dollar, modifier les flux de capitaux et exercer une pression sur les marchés émergents. En Europe, le coût du crédit influence directement les ménages propriétaires, les entreprises endettées et les finances publiques.

L’analyse de Myret Zaki invite toutefois à éviter une explication unique. Les taux ne sont pas les seuls responsables des mouvements de marché. Les bénéfices des entreprises, les risques géopolitiques, la réglementation, l’innovation technologique et les comportements collectifs jouent également un rôle.

La Suisse face aux fragilités bancaires

La disparition de Credit Suisse en 2023 a rappelé qu’une grande institution suisse pouvait elle aussi être fragilisée par une perte de confiance. Le rachat par UBS, soutenu par les autorités fédérales et la Banque nationale suisse, a évité une faillite désordonnée, mais il a créé un groupe bancaire de taille exceptionnelle par rapport à l’économie nationale.

Myret Zaki analyse ce type d’événement avec une attention particulière portée à la concentration des risques. Une banque trop importante pour être abandonnée pose un problème connu sous l’expression « too big to fail ». Si elle rencontre de graves difficultés, l’État peut être contraint d’intervenir pour protéger les dépôts, le système de paiement et l’économie.

La question n’est donc pas seulement de savoir si UBS est solide. Elle consiste aussi à se demander si le cadre réglementaire suisse est suffisamment robuste pour gérer une crise touchant une banque dont le bilan dépasse largement le produit intérieur brut du pays.

Les autorités ont renforcé les exigences de fonds propres et de liquidités depuis la crise de 2008. Mais les débats restent ouverts sur le niveau de capital nécessaire, la séparation des activités et la responsabilité des dirigeants. Une banque bien capitalisée dispose d’un meilleur coussin de sécurité. En revanche, des exigences trop lourdes peuvent réduire sa capacité à financer les entreprises. L’enjeu consiste à trouver un équilibre, pas à promettre un risque zéro qui n’existe pas.

Inflation, pouvoir d’achat et économie du quotidien

Les discussions financières paraissent parfois éloignées de la vie courante. Pourtant, les décisions monétaires se retrouvent rapidement dans le budget familial.

Lorsque les prix augmentent plus vite que les salaires, le pouvoir d’achat diminue. Même si l’inflation suisse reste souvent inférieure à celle observée dans plusieurs pays européens, les ménages ressentent fortement la hausse des loyers, des primes d’assurance maladie, de l’énergie et de certains produits alimentaires.

Myret Zaki met en avant la différence entre inflation mesurée et inflation vécue. L’indice officiel repose sur un panier moyen de biens et services. Or chaque foyer possède son propre panier. Une personne qui se déplace beaucoup en voiture et paie un loyer élevé ne subit pas la même évolution des prix qu’un ménage sans voiture vivant dans un logement ancien et peu coûteux.

Cette distinction est essentielle pour comprendre les tensions sociales. Une inflation modérée sur le papier peut devenir très concrète lorsque les dépenses incompressibles augmentent. Le ménage ne peut pas simplement décider de ne plus se loger, de ne plus se soigner ou de réduire sa facture d’électricité de moitié.

Une critique des récits trop faciles

L’intérêt de l’approche de Myret Zaki tient aussi à sa méfiance envers les certitudes. Elle questionne les discours qui présentent les marchés comme parfaitement rationnels, les banques centrales comme omnipotentes ou la croissance comme automatiquement bénéfique pour tous.

Cette posture critique ne signifie pas que chaque crise annoncée se produit. Les prévisions économiques restent fragiles. Les analystes peuvent identifier une vulnérabilité réelle tout en se trompant sur le moment où elle se manifestera, son ampleur ou ses conséquences.

Il faut donc distinguer trois niveaux :

  • le constat : une donnée mesurée, comme l’évolution des taux, du chômage ou de la dette ;
  • l’analyse : une interprétation des mécanismes et des risques ;
  • la prévision : une hypothèse sur ce qui pourrait arriver.

Cette séparation manque souvent dans les médias et sur les réseaux sociaux. Une hypothèse répétée plusieurs fois finit par ressembler à un fait. Or la finance ne permet pas de connaître l’avenir avec certitude. Elle permet surtout d’évaluer des scénarios et de mesurer les risques.

Ce que le lecteur peut retenir pour ses finances

Les analyses macroéconomiques sont utiles, mais elles ne doivent pas pousser à modifier son épargne au gré de chaque déclaration. Pour un particulier, la meilleure réponse à l’incertitude reste généralement la diversification et la discipline.

  • Conserver une épargne de précaution facilement accessible, adaptée à ses dépenses courantes.
  • Éviter de placer en actions l’argent nécessaire à court terme.
  • Diversifier entre plusieurs régions, secteurs et types d’actifs.
  • Vérifier les frais des produits financiers, qui réduisent le rendement année après année.
  • Se méfier des rendements présentés comme garantis lorsqu’ils semblent trop élevés.
  • Lire les documents officiels plutôt que de décider sur la base d’une vidéo ou d’un titre anxiogène.
  • Accepter qu’un portefeuille fluctue, sans confondre une baisse temporaire avec une perte définitive.

Pour suivre la situation suisse, les sources les plus utiles restent les publications de la Banque nationale suisse, de l’Office fédéral de la statistique, du Secrétariat d’État à l’économie et de la FINMA. Pour comparer avec l’étranger, les données de la Banque centrale européenne, de la Réserve fédérale américaine, de l’OCDE et du Fonds monétaire international offrent des repères complémentaires.

Une lecture lucide, sans boule de cristal

Myret Zaki ne propose pas une formule magique pour gagner en Bourse. Son apport est ailleurs : elle rappelle que les marchés sont influencés par la dette, les taux, les politiques publiques et les rapports de force internationaux. La Suisse reste un pays riche, innovant et relativement stable, mais elle n’est pas protégée contre les cycles mondiaux.

La leçon vaut pour les investisseurs comme pour les citoyens : regarder uniquement l’indice boursier ou le taux d’inflation ne suffit pas. Il faut observer les conditions de financement, la santé des banques, les revenus réels, la productivité et la capacité des entreprises à s’adapter.

Face à une prochaine secousse financière, la bonne question ne sera peut-être pas « qui avait raison ? », mais plutôt : quels faits sont établis, quels risques sont déjà intégrés dans les prix et quelles décisions restent raisonnables pour un ménage ou une entreprise ? C’est souvent moins spectaculaire qu’une prédiction choc. C’est aussi beaucoup plus utile.